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Jusqu'au 7 juillet 2019
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    • Accès libre au hall d'expo temporaire

Dans l'intimité des baleines

Carte blanche aux photographes Eric LAMBLIN et Guillaume BOEYE

La baleine à bosse, Megaptera novaeangliae, peut mesurer jusqu’à 15 mètres pour un poids de 35 tonnes, ce qui ne l’empêche pas d’effcctuer des sauts spectaculaires. Ses nageoires pectorales sont de grande taille, jusqu’à 5 mètres, contrairement à celles des autres cétacés et le chant très élaboré des mâles est aussi une de ses caractéristiques. Elle vit dans les océans et les mers du monde entier jusqu’à une cinquantaine d’années.

Après une gestation d’environ une année, le baleineau mesure déjà à la naissance 4 mètres pour plus d’une demie tonne. Durant les deux premiers mois il tête chaque jour 30 à 40 fois pour grossir de 50 kilos quotidiennement et grandir de 5 cm par jour ! Après une année, il se séparera de sa mère.

La nageoire caudale sort largement hors de l’eau quand la baleine sonde. La couleur, la forme et les cicatrices de la face interne de cette queue permettent une reconnaissance individuelle. La photo-identification permet ainsi de suivre les individus au cours des saisons. 


Île de la Réunion. Hiver austral. Au large de la côte sous le vent.

C’est au milieu de la baie de Saint-Leu, dans l’eau, que Guillaume et moi nous sommes rencontrés.

Nous approchions la même baleine, chacun de notre côté, le caisson photographique à la main. Regards croisés sur un même instant. Depuis, nos sensibilités propres et nos motivations, parfois différentes, ont toujours été des sources d’inspiration et de puissants vecteurs pour partir ensemble en mer. Si nous devions définir une sortie en mer idéale, nous évoquerions deux copains, parés pour une journée entière sans contraintes et sans impératifs, portés par l’envie de retrouver le dernier espace sauvage, loin des tumultes terriens. L’état de la mer serait propice aux mises à l’eau, en apnée.

L’apnée est la technique la plus naturelle pour rencontrer les baleines, pour se mouvoir avec aisance et discrétion. Au-delà de l’engagement physique, il faut savoir se déplacer avec souplesse et détente car les baleines ressentent, à notre nage, nos émotions et nos intentions. Pour les photographier, nous n’utilisons aucun artifice, simplement un caisson pour nos appareils, sans flash, au grand angle, pour capter les lumières naturelles. Nous coupons le moteur de notre frêle embarcation et la laissons glisser sur une mer d’huile. Nous savons que l’attente va être longue, son dernier souffle remonte à plus de vingt minutes. Machinalement, nous nous tournons le dos en silence pour scruter notre moitié d’horizon, à l’affût d’une queue furtive ou d’un nouveau bruissement d’eau au-dessus de la surface.

Le temps s’allonge. Seul le léger clapotis des vagues sur la coque perturbe le silence qui règne autour de nous. Le soleil au zénith réverbère ses rayons sur le bleu profond de l’océan. Bercés par le roulis, nous perdons nos regards dans les reflets argentés. Notre concentration s’évapore, nos esprits s’évadent…

Et là, soudain, nous l’entendons chanter. Un son lointain, aigu, semble percer depuis le fond de l’eau. Comme cela peut se produire parfois, le chant de la baleine résonne dans la coque du bateau ! Guillaume, déjà en tenue, propose une immersion. Nous sentons sa proximité. Nous nous glissons délicatement dans l’eau. Cette fois, c’est à l’oreille que nous progressons en nageant, à la recherche du mâle chanteur. Le bleu est dense, sans repères, et une longue plainte nous hypnotise comme le chant des sirènes envoûtaient les marins des siècles passés. Les sirènes étaient-elles des baleines à bosse ? Tandis que le chant s’ancre de plus en plus dans nos corps, nos regards sont absorbés vers les abîmes par la convergence des rayons du soleil qui dessinent une étoile mouvante. Guillaume pointe alors du doigt une petite tache blanche imperceptible à mes yeux. Une ébauche de nageoire ! 

La baleine est là, seule, immobile, ses grandes pectorales déployées. Par vingt mètres de profondeur, elle inonde l’océan de ses mélodies. L’excitation laisse place à l’apaisement. Dans quelques instants, Éric va sonder pour aller la rejoindre, pour gagner sa liberté. Le temps d’une inspiration, il va s’éloigner du monde des humains pour brièvement se fondre dans le milieu marin. La photographie ne devient qu’un prétexte pour aller se réconcilier avec la nature. Les baleines ont tant de similitudes avec l’homme. Lors d’une immersion à leurs côtés, chacun trouve un écho à sa propre sensibilité, mais tout le monde s’émeut devant la présence de tant de grâce, de tendresse et de pacifisme. Dans leur monde d’innocence, elles sont souveraines. Et leur solitude heureuse s’oppose à notre brutalité, aux contraintes que nous imposons à notre environnement.

De ces rencontres inoubliables est née la nécessité de montrer, par la photographie, leur délicatesse et leur fragilité. D’autant plus que nous les photographions à une période sensible de leur vie : chaque hiver, leur migration de 6000km les amène de l’Antartique, leur zone de nourrissage, aux eaux tempérées de l’Océan Indien,  où elles vont s’accoupler ou mettre au monde les baleineaux. Nos différents regards, sur ces instants particuliers, se sont ainsi réunis dans ce livre que nous espérons porteur d’optimisme.  

Les baleines à bosse sont assurément les baleines les plus observées dans le monde, et semblent, mieux que d’autres espèces, reconquérir leurs espaces perdus après des siècles de massacres. Elles sont le symbole d’un espoir pour nos océans. Laissons leur cette place.

Éric Lamblin et Guillaume Boeye.

 

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